Une activité respectable / Passion du livre

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.. Une activité respectable

Couverture du livre Une activité respectable

Auteur : Julia Kerninon

Date de saisie : 10/02/2017

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Rouergue, Arles, France

Collection : La brune

Prix : 9.80 €

ISBN : 9782812612039

GENCOD : 9782812612039

Sorti le : 04/01/2017

en vente sur


  • La présentation de l'éditeur

«Nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait ma mère, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles, et elles nous livraient le monde entier, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d'eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d'être intéressant. Et cette leçon-là était une grande leçon aussi, pour quelqu'un qui voulait devenir écrivain.»

Élevée par des parents dévoreurs de livres, Julia Kerninon reçut à cinq ans en cadeau une machine à écrire. Lire et écrire furent d'emblée données comme des activités respectables et hautement désirables. Dans une langue vive et imagée, cette jeune femme de trente ans, déjà prix Françoise Sagan pour son premier roman, Buvard, et prix de la Closerie des Lilas pour son deuxième, Le dernier amour d'Attila Kiss, rend un hommage vibrant à la littérature.





  • La revue de presse Jean Birnbaum - Le Monde du 9 février 2017

Quel toupet !, auraient dit nos grands-mères, ces mamies du reste si présentes dans Une activité respectable, le bref récit que publie Julia Kerninon. Mais quel que soit l'âge auquel on s'y colle, raconter sa vie de lecteur expose aux sarcasmes. Sartre en souriait lui-même : ici, la frontière est toujours précaire entre confidence et cabotinage. Dès lors, seul compte le point d'arrivée : un espace où l'amour du livre se trouve porté si haut que chacun rêve de naître à soi dans ces hauteurs...
La mère inflexible parce qu'omnisciente, le père maladroit et prévenant, les amants (jeunes drogués ou poètes délabrés) qui font office de précepteurs... On retrouvera donc les figures obligées du récit d'apprentissage. Mais tous ne sont là que pour veiller sur la vieille cabane, la fixer à même la vie. Contrairement à ce que rabâchent les sots, placer très haut les livres ne signifie pas flotter dans les nuées. C'est se ménager un autre chemin vers les choses, un accès plus hardi et plus intense à leur matérialité.



  • Les premières lignes

À cinq ans et demi, j'ai passé un contrat avec mon père. Premier compromis d'une longue et fructueuse série, j'ai accepté de ne plus sucer mon pouce en échange d'un aller-retour à la capitale. Pourtant, c'est ma mère qui m'a emmenée - dans mon souvenir en tout cas il n'y a qu'elle et moi au moment où elle s'est arrêtée net devant une façade, dans le quartier de Notre-Dame, et m'a fait déchiffrer l'enseigne de Shakespeare and Company. C'était l'année où nous portions chacune un manteau en faux léopard, celui de ma mère était lourd et beau, avec une doublure de satin grenat dans laquelle souvent elle m'enveloppait, me faisait un tipi dans le vent froid, et moi j'avais identique mon petit manteau doux, avec la capuche à oreilles, quand ma mère me prenait dans son manteau en rabattant les deux pans sur moi je me sentais un animal venant se blottir dans les jambes de son aîné, les taches éparses de nos deux fourrures se mêlaient, j'étais sa petite fille léopard, donnant la main à ma mère hollywoodienne, rouge glamour, épaules solides, marchant comme une reine - toutes les deux, ce jour-là, nous sommes entrées dans la boutique du même pas, et bien sûr que je me rappelle tout. J'avais toujours su confusément que cet endroit existait, sa présence avait flotté quelque part dans la rivière de paroles de ma mère, c'était l'endroit d'où nous étions, the place we belonged to, nous appartenions là, c'était le verbe anglais qu'elle utilisait chaque fois pour décrire les lieux qui comptaient, quand elle parlait, elle naviguait à vue entre les deux langues, cherchant celle qui posséderait le mot le plus précis pour son émotion, inventant pas à pas un volapük chantant qui était ma vraie langue maternelle. Shakespeare and Company, elle m'en parlait tout le temps, nous avions un croquis de la façade encadrée dans le salon de notre maison, exactement comme un portrait d'aïeux, à côté des portraits d'aïeux en vérité - le beau visage rond de sa grand-mère, un grand-oncle mort enfant dont je ne savais rien, et puis ce dessin d'une librairie lointaine, comme celui d'une propriété de famille que nous aurions possédée, un petit acre à nous, un domaine, et alors ce jour où j'y mettais pour la première fois les pieds, je me sentais soulagée de pouvoir passer ma main sur les rayonnages et m'assurer enfin de leur réalité. C'était la sensation la plus forte que j'avais jamais éprouvée, en cinq ans et demi d'enfance - j'avais retrouvé le vaisseau qui m'avait amenée sur terre, et quand ma mère m'a soulevée du sol à bout de bras pour me montrer sur les étagères les plus hautes et les plus larges les minces matelas sur lesquels les expatriés américains désorientés pouvaient venir dormir s'ils en avaient besoin, tout m'a paru parfait. C'était évident qu'il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu'il n'y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d'étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre - alors bien sûr, bien sûr qu'on pouvait dormir là, dans une librairie. (...)


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