La viande des chiens, le sang des loups / Passion du livre

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.. La viande des chiens, le sang des loups

Couverture du livre La viande des chiens, le sang des loups

Auteur : Misha Halden

Date de saisie : 14/12/2016

Genre : Policiers

Editeur : Fleuve éditions, Paris, France

Collection : Fleuve noir

Prix : 18.50 €

ISBN : 9782265114463

GENCOD : 9782265114463

Sorti le : 10/11/2016

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  • La présentation de l'éditeur

«La môme, elle a les yeux verts, quelque chose entre l'eau et la mousse d'arbre. Un truc sombre, qui te donne envie de te noyer. Quand elle mouline, quand elle cherche un truc dans son cerveau, ça devient un gouffre, comme les photos des entrées de grottes, et tu sais que, même si c'est pas possible, y a des monstres qui vivent au fond. Et t'as envie de te pencher, pour écouter leur coeur battre salement».

Cette môme, c'est Lupa, sorte de femme-enfant surgie des bois qui fait irruption dans la vie de Rory. D'où vient-elle ? Que fuit-elle ? Qui sont ceux qui la traquent ? Qu'inspire-t-elle de si crucial pour qu'on la surveille à ce point ? Et que vient faire Rory dans ce conte noir ? Lui qui se vit comme un vieux chien sans collier en cultivant gentiment sa misanthropie va devoir renouer avec une certaine forme d'humanité.

MISHA HALDEN est une trentenaire parisienne qui a fui la capitale pour la Bourgogne, où elle partage son temps entre l'écriture et sa passion pour l'Histoire et les métiers oubliés. Elle est l'auteur, sous un autre nom, de plusieurs ouvrages dans la veine noire imaginaire, pour lesquels elle a été primée.





  • Les premières lignes

Ma toute petite Jeanne,
Cette lettre, je ne te l'enverrai pas. Il y a des mots que Von écrit pour soi, parce que, vois-tu, on s y plaint trop ; on y parle de choses de grandes personnes, et on inquiète ceux, celui, celle qu'on voudrait tant rassurer.
Tes yeux sont encore fermés devant le monde, ma Jeannette, et je ne veux pas que la crasse dans laquelle je piétine se répande sous tes paupières.
Quelle couleur auront tes yeux, ma minuscule fille, mon oeuf à éclore ? Le vert d'algue de ceux de ta mère, peut-être, quand nous étions sous l'ombre mangée des arbres. Pas celle des tranchées, je l'espère. Que moi, je porte cette couleur-là pour que jamais tu n'aies à la voir.
Il y a la guerre, c'est comme ça. Elle arrive comme l'hiver, et on tente de se tenir chaud en attendant un meilleur printemps. On ne peut rien faire d'autre que se serrer dans ses propres bras, serrer à son cou un lainage qui porte encore la marque de la mère ou de la femme qui l'a tricoté ; nerveuse aux points trop serrés, tête dans la lune aux points oubliés, soigneuse au doigté de presque machine. L'idée de toi, vois-tu, Jeannette, est mon tricot pour me garder du froid. Ta mère est une forte femme, à la chair vive ; elle te tricote sans défaut, chaude et souple. Et même si tu as des défauts, ma toute petite, je me crèverai les yeux plutôt que de les voir.
Mais cette lettre, je ne te l'enverrai pas. Et pourtant c'est à toi, résolument à toi, que je l'écris. Ce papier qui craque sous mes doigts, il t'appartient, comme l'homme qui s'y penche. Ces mots-là seront secrets, entre nous, pourtant, sans que tu les saches. Ce père qui n'en est pas encore un, il t'écrit des mots qu'il ne veut pas que tu lises.

Ma fille,
Tu grandis. Je le sais, je le sens. Dans l'odeur du vent, qui porte un peu de toi, de ton parfum, de tes pollens. Tu es une fleur, de celles qui poussent dans les champs qu'on soigne ; il faut bien que tu aies du pollen, alors.
Tu sais, je pose ma main sur le flanc de la tranchée, ici, et quand la terre est chaude, quand elle tremble encore d'un nouveau coup de canon, je ferme les yeux et j'imagine que c'est le ventre de ta mère que je tiens là, mouvant et tendre comme le cou des chevaux. Tu les toucheras, les chevaux de la maison, ceux des voisins ; même si je ne suis pas là pour le faire, les grandes personnes te porteront vers leurs crins, ils te poseront sur leurs larges dos farineux de la poussière des blés. Tu sentiras leur souffle, énorme et vif, quand ils te respirent. C'est comme cela qu'ils te connaissent, il faudra te laisser faire, et puis tu verras ; un jour, quand personne ne te regardera, toi aussi tu les sentiras, ces grandes bêtes, et ils ont chacun leur odeur, épanouie par la sueur du travail. Avec de la chance, Jeanne, tu ne verras jamais ceux d'ici. Ils les peignent en jaune, sais-tu. Ou encore ils les recouvrent d'un tissu sale. Un jaune de pisse de vieux chien, quand leurs reins ne font plus rien que de la boue. Ils les peignent couleur de terre déchirée, pour les camoufler aux Allemands. Les chevaux ont honte de ce maquillage. Nous, nous qui sommes arrivés en sabots à la gare, nous à qui il a fallu montrer comment nouer les lacets, nous qui n'étions pas vêtus en messieurs, nous les voyons ; la tristesse de leurs yeux, le souffle qui se fait trop docile, qui demande presque pardon. Ils se savent laids, et le coeur se serre, quand on a vu les chevaux des jours de fête, lustrés, heureux, fiers de porter leur harnachement, ciré aux veillées. Même le bois qu'on leur fait porter pour les travaux leur va mieux que ces draps volés à des mouroirs en ruine. Ces chevaux du pays, qui portaient nos enfants ; ici, ils meurent dans la terre déjà tout vêtus de leurs linceuls.


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