Ma guerre de cent ans / Passion du livre

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.. Ma guerre de cent ans

Couverture du livre Ma guerre de cent ans

Auteur : Pef

Date de saisie : 25/04/2014

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Gallimard, Paris, France

Prix : 16.90 €

ISBN : 9782070144716

GENCOD : 9782070144716

Sorti le : 09/04/2014

en vente sur


  • La présentation de l'éditeur

«Un jour mon grand-père est mort. D'un coup. D'un coup de feu de guerre. Mort assis contre un arbre. C'était l'été.»
Il n'eut pas le temps de devenir un «poilu», d'avoir barbe et poux. En le tuant on a aussi tué son enfance dont nul ne sait plus rien cent ans plus tard. Je sais encore la mienne dans la guerre suivante. Je sais encore mon adolescence et les avions de guerre froide. Je sais comment les griffes de la guerre d'Algérie m'ont épargné. Je sais aussi que toute enfance gommée m'a mené aux enfances vives de Bosnie, du Liban, ou à ma porte. Mon fusil à moi tire sur elles dans des livres dont les éclats ne sont que rires ou tendresse au chevet de la vie. Ainsi je cours le monde en lui offrant le mien, écrit ou dessiné. Ne croyez pas que je sois centenaire mais il est des morts qui vous font vivre vieux.

Pef

Pierre Elie Ferrier, dit Pef, est auteur de livres pour la jeunesse. Il a déjà signé plus de deux cent cinquante ouvrages, graves, drôles, tendres ou désopilants, dont La belle lisse poire du prince de Motordu. Après Le soleil sur la langue (Editions Zoé), Ma guerre de cent ans est sa deuxième incursion chez les adultes.





  • Les premières lignes

Un jour, mon grand-père est mort. D'un coup. D'un coup de feu de guerre. Mort assis contre un arbre. C'était l'été.

Assis à ne plus voir un champ, une colline, d'autres arbres. Les nuages étaient-ils bas ? Hauts ? Absents ? En fumées de fusils, de canons à fracas ? Il avait une femme, deux filles. Il n'a plus rien. Pas même sa vie. Plus besoin de rien et surtout pas de payer sa dette de deux ou trois années de pain au châtelain qui l'employait comme travailleur agricole. J'ai vécu longtemps ignorant tout cela. Parce que depuis on m'avait trouvé un autre grand-père fait en pâte à modeler la mémoire d'enfance.

Assis. Des fois, je le suis, à mon tour, contre un arbre. Je ferme les yeux. Le mort se coule en moi, s'habille en moi.

II me manque depuis près de cent ans. Je l'appelle par mon prénom. On a le même. Le nom poli d'un caillou, celui de Pierre. La première lettre en grand, pour faire comme si c'était important. État civil... état militaire. Quelle différence ?

Simplement assis contre un arbre. Qui me le raconte trop tard ? Assis avec un trou. Juste un. Le trou par lequel la petite souris de la vie est passée. Le huitième trou de l'Homme. Ne plus voir, ne plus sentir, ne plus entendre, ne plus goûter, ne plus pisser, ne plus faire. Trous ouverts et fermés, hors d'usage. Trou de fin qu'on dit rond et rouge. Astre mort, comète de sang, étoile noire plus tard, après avoir séché.

Tous les régiments ont un numéro à un, deux ou trois chiffres. Combien de temps faut-il pour que le nombre de morts égale le numéro du régiment ? L'affaire de quelques minutes ? Deux heures ? Une nuit ? D'où je suis, à cent ans de distance, je ne vois pas bien. Il tombe sur moi une nuit d'hiver, après la sienne, en été, sa dernière, dans un wagon, dans un camion, à pied. Il n'avait que des sabots. Il allait au puits, en champs, pas à l'église. Un autre jour, un de ses derniers, au pas, mais sans ces trucs à clous, des brodequins, devant, derrière, tous les mêmes et en musique. Il n'entend plus la musique. Avant, sans doute, celle des bals. Je ne sais pas. Je sais Marguerite, sa bonne amie, sa fiancée, sa femme, ma grand-mère. Elle ne m'a jamais rien dit, Marguerite. Jamais comme toujours ne rien dire.

J'ai su bien après, dans le trop tard jusqu'au cou. Je tente de me relier à cet homme. J'apprends, je continue à apprendre par bribes, à rajouter comme je le fais en rajoutant du sucre dans mon bol de chocolat. Du sucre amer. Une voix de famille vient à moi. Pierre le mort est mort cinq jours à peine après le début de la guerre. Il était parti en disant qu'il serait de retour pour les vendanges. C'est lui qui a été vendangé, bien avant les raisins. Raisins. Raisiné. Le sang de la vigne et celui de Pierre. A ses côtés déjà froids, un homme comme lui, un tout jeune, un copain immédiat, blessé, ramassé, soigné. Guéri, il écrit à la femme de Pierre qu'il n'a pas souffert, n'a pas été déchiré, déchiqueté. Il vient même la voir. Lui remet les petits objets du mort, un couteau, je ne sais quoi. Juste un signe à pleurer encore. Le toucher du couteau, la lame à chagrin. Un petit rien du tout disparu. Il me faut apprendre cette guerre tout seul.


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