Vivre de paysage ou L'impensé de la raison / Passion du livre

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.. Vivre de paysage ou L'impensé de la raison

Couverture du livre Vivre de paysage ou L'impensé de la raison

Auteur : François Jullien

Date de saisie : 02/04/2014

Genre : Littérature, essais

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : Bibliothèque des idées

Prix : 17.90 €

ISBN : 978-2-07-014515-7

GENCOD : 9782070145157

Sorti le : 13/03/2014

en vente sur


  • La présentation de l'éditeur

En définissant le paysage comme «la partie d'un pays que la nature présente à un observateur», qu'avons-nous oublié ?
Car l'espace ouvert par le paysage est-il bien cette portion d'étendue qu'y découpe l'horizon ? Car sommes-nous devant le paysage comme devant un «spectacle» ? Et d'abord est-ce seulement par la vue qu'on peut y accéder - ou que signifie «regarder» ?
En nommant le paysage «montagne(s)-eau(x)», la Chine, qui est la première civilisation à avoir pensé le paysage, nous sort puissamment de tels partis pris. Elle dit la corrélation du Haut et du Bas, de l'immobile et du mouvant, de ce qui a forme et de ce qui est sans forme, ou encore de ce qu'on voit et de ce qu'on entend...
Dans ce champ tensionnel instauré par le paysage, le perceptif devient en même temps affectif; et de ces formes qui sont aussi des flux se dégage une dimension d'«esprit» qui fait entrer en connivence.
Le paysage n'est plus affaire de «vue», mais du vivre.
Une invitation à remonter dans les choix impensés de la Raison ; ainsi qu'à reconsidérer notre implication plus originaire dans le monde.

F. J.

François Jullien, professeur à l'université Paris-Diderot, est titulaire de la chaire sur l'altérité du Collège d'études mondiales de la fondation Maison des sciences de l'homme. Son travail est traduit dans quelque vingt-cinq pays.





  • La revue de presse Catherine Millet - Le Monde du 6 mars 2014

Partons d'une image : une montagne dont le contour allant s'aiguisant s'élève dans le ciel et, à son pied, l'eau d'une rivière qui au contraire s'étire. Cette image, n'est-ce pas merveilleux, donne sa forme à un mot. Le mot chinois qui se traduit par " paysage " signifie littéralement " montagne(s)-eau(x) ". Ce n'est évidemment pas ma science que j'étale là, je viens de l'apprendre en lisant Vivre de paysage, de François Jullien. Ce dernier avait déjà, il y a quelques années, envisagé les différences entre les conceptions occidentale et orientale du nu. Ce sont celles du paysage dans l'une et l'autre civilisations qu'il compare maintenant...
Le philosophe nous entraîne jusqu'au bord de la métaphysique quand il nous fait comprendre que le paysage chinois, qui se déploie indéfiniment et où l'esprit s'ancre dans le sensible, dispense finalement de l'Ailleurs auquel croient les Occidentaux, du religieux.



  • Les premières lignes

PAYS - PAYSAGE : L'ÉTENDUE, LA VUE, LA DÉCOUPE

1

Mieux vaut donc risquer la question d'emblée et sans ambages, sans s'encombrer de préliminaires et de précautions. Je crains, sinon, de la laisser perdre sous le questionnement qui est déjà constitué : celui d'une littérature qui, de nos jours, est devenue immense, en ce domaine, mais sans songer peut-être à remonter dans les partis pris dont notre notion de «paysage» elle-même est née. Je me demanderai donc, plus soupçonneux, si nous ne sommes pas partis d'une mauvaise définition du paysage, en Europe : d'une définition, en tout cas, qui a brimé, contraint, meurtri peut-être, ce possible qu'il est; si nous ne sommes pas partis d'une définition du paysage dont le tort n'est pas tant d'être partielle et restrictive - car on pourrait alors y remédier en la complétant - que de relever de choix implicites qui, faisant système, et du fait même de leur cohérence, ont grevé le déploiement de sa pensée. De quoi (par quoi) notre pensée du paysage, autrement dit, sans même que nous nous en rendions compte, s'est-elle trouvée culturellement hypothéquée ? Ne pouvant plus, dès lors, nous laisser espérer sortir de ce pli dans lequel elle s'est sédimentée qu'au prix de corrections en chaîne et même de révolutions théoriques. Et encore celles-ci y suffiront-elles ?
Ou bien pour mettre plus précisément le doigt sur ce qui, d'entrée, fait ici difficulté : ces choix implicites ou ces partis pris selon lesquels la pensée européenne s'est développée, et par le biais desquels elle aborde ce qu'elle a nommé «paysage», ne l'ont-ils pas bloquée dans un certain angle de vue, coincée dans une «évidence», dont elle n'a plus bougé, et même mise, peut-être, en porte à faux à son égard ? Car nous ne sommes plus sortis de cette ornière que nous ne voyons pas. Depuis que l'Europe a inventé le terme de «paysage», au milieu du XVIe siècle (1549, en français), sa définition, en effet, n'a pas progressé. Elle est même demeurée dans un étrange immobilisme. À considérer sa formulation la plus récente (le Robert), le paysage est dit «la partie d'un pays que la nature présente à un observateur». Or cette définition ne fait que reprendre celle donnée au départ du mot, il y a quatre siècles : le paysage est une «étendue» ou «partie» de pays telle qu'elle «s'offre à la vue». Elle est «l'aspect d'un pays», résumait le dictionnaire de Furetière (1690) : «le territoire qui s'étend jusqu'où la vue peut porter».
Or, si je parle ici, d'emblée, de raison européenne, c'est que le terme est bien européen, en effet ; il l'est exemplairement. «Paysage», dérivant de «pays», se retrouve d'une langue à l'autre et la composition du mot, ici et là, reste la même : comme s'il n'y avait pas d'autre départ possible à la notion et que nous n'imaginions pas pouvoir sortir de ce sémantisme. Dans les langues du Nord : Land - Land-schaft (en allemand) ; land - land-scape (en anglais). Mais peut-être faudrait-il citer d'abord le flamand, s'il est vrai que «paysage» s'y serait inventé (landschap). Ou, dans les langues du Sud, paesaggio, dit l'italien ; paisaje, dit l'espagnol. Mais пейзаж, dit également le russe. Il y a bien là terme européen, c'est-à-dire définissant une géographie théorique de l'Europe ou, je dirais, «faisant Europe». Et si l'on en cherche en amont la racine : topiaria (opera), dit déjà helléniquement le latin en le faisant dériver de topos, le «heu» (chez Pline l'Ancien et chez Vitruve). L'Europe n'est pas sortie de cette idée, ou plutôt de cette présomption, que le paysage se détache d'un «pays» dans lequel la vue le découpe.


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