Le marché : histoire et usages d'une conquête sociale / Passion du livre

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.. Le marché : histoire et usages d'une conquête sociale

Couverture du livre Le marché : histoire et usages d'une conquête sociale

Auteur : Laurence Fontaine

Date de saisie : 15/01/2014

Genre : Documents Essais d'actualité

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : NRF Essais

Prix : 22.90 €

ISBN : 978-2-07-014358-0

GENCOD : 9782070143580

Sorti le : 09/01/2014

en vente sur


  • La présentation de l'éditeur

Le monde actuel vit un paradoxe inouï. D'un côté, la cause semble entendue : il est plongé dans la crise par les comportements erratiques des marchés financiers. De l'autre, des millions d'êtres miséreux rêvent d'avoir accès au marché, au heu où, à la ville, ils pourraient troquer un petit rien contre un autre qui les tirerait du besoin.
Le marché est une institution d'échange dont toute l'histoire est marquée par les dérèglements des usages qu'en firent et en feront des êtres cupides, intéressés par leur seul enrichissement à court terme et aux antipodes de la fiction chère à la théorie économique d'un individu mû par la seule rationalité éclairée. Le marché est aussi un moyen d'émancipation pour les damnés de la terre ou du travail sans qualité.
C'est ce que rappelle Laurence Fontaine, historienne qui a le goût de l'archive et de l'anecdote exemplaire et la passion des allers-retours explicatifs entre hier et aujourd'hui. Ici, l'économie est à la hauteur de ces hommes et de ces femmes qui veulent améliorer leur sort par l'échange de menus biens ou de produits coûteux, dans la Lombardie ou le Paris du XVIIIe siècle, comme dans les provinces reculées du Bengale, de la Chine ou de la Mauritanie contemporains.
Car le marché est facteur d'émancipation, notamment pour les femmes, qui accèdent à la responsabilité par l'échange, le commerce, la gestion du budget, voire le crédit. Émancipation des pauvres rivés à leur endettement, émancipation de la femme qui desserre l'étau du patriarcat, émancipation globale d'une économie informelle qui accède aux circuits monétaires régulés. Mais émancipation d'une extrême fragilité si elle ne s'accompagne pas de la reconnaissance pour chacun des mêmes droits que pour les autres. N'en déplaise aux repus de la consommation, cette reconnaissance passe aussi par la possibilité d'accéder aux mêmes biens : les exclus demandent une chose première parce qu'ils la savent essentielle pour tout le reste - un accès sans condition au marché.

Laurence Fontaine est notamment l'auteur de L'économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l'Europe préindustrielle, Editions Gallimard, 2008.





  • La revue de presse Julie Clarini - Le Monde du 9 janvier 2014

En lisant le nouvel ouvrage de l'historienne de l'économie Laurence Fontaine, Le Marché. Histoire et usages d'une conquête sociale, on sent l'auteure fascinée par ce monde en mouvement, qui grouille et bouillonne depuis des siècles sur tous les continents. Passionnée par les archives comme par l'observation de l'époque contemporaine, Laurence Fontaine transporte avec allégresse son lecteur des places de La Haye au XVIIe siècle aux rues étroites du bidonville de Dharavi aux portes de Bombay, où se pressent aujourd'hui les vendeurs de rue. Elle y voit partout des individus qui tentent de s'arracher à leur condition. D'ailleurs, l'accès sans entraves aux échanges n'est-elle pas une revendication des plus pauvres ? C'est que, contrairement à l'idée admise que le marché serait intrinsèquement " mauvais ", l'historienne soutient qu'il n'est ni malin ni divin en soi...
L'ouvrage se termine par une proposition : que l'on considère le marché comme un " bien public " auquel chacun doit avoir accès. Ce serait une manière d'en terminer avec les dérives, avec l'usage inégalitaire qui en est fait, toujours en faveur des nantis.



  • Les premières lignes

Extrait de l'introduction

Il me fallait un commencement. J'en avais imaginé un, qui me convenait, mais il m'est apparu qu'il était déjà pris :

Un spectre hante l'Europe : c'est le spectre des marchés. Pour le traquer, toutes les puissances de la vieille Europe se sont liguées en une sainte chasse à courre : le pape et les présidents de la République, la droite nationale-populiste et la gauche radicale-communiste, des radicaux grecs et des politiciens bruxellois.

À dire le vrai, c'est plutôt à Jean-Paul Sartre que j'emprunterai, sinon mon commencement, du moins le fil directeur. Je voudrais raconter à mon tour l'histoire du Diable et du Bon Dieu. Mais à peine ai-je soutenu cette prétention que je peine à camper les personnages de la pièce. En effet, il n'est de jour qui passe sans que soient voués aux gémonies «les marchés». Qui ? Les marchés, vous dis-je. En un curieux retour de flamme ultra-structuraliste, voici désormais que l'on proclame non plus la fin de l'Histoire, mais, au contraire, son grand retour sous la figure, d'après une célèbre formule du philosophe marxiste Louis Althusser, d'un «procès sans sujet». Nous y voilà : les marchés sont désormais l'incarnation suprême d'un capitalisme anonyme, apatride, dévastateur des êtres et des vies. À y regarder de près, ces marchés cessent d'être anonymes pour s'incarner en des institutions financières, des fonds de placement, des investisseurs institutionnels et autres organismes de prêt qui ont, pour nous autres gens sans qualité, le visage très incarné du guichetier de notre banque ou de notre responsable de compte. Le pluriel «des marchés» n'a pas pour avantage seul de mettre à distance les activités jugées répréhensibles d'institutions dont nous sommes les clients ; il a le grand désavantage de ne plus permettre de penser, de réfléchir, de comprendre, donc d'agir.
Nul ne pouvant dater historiquement le moment où le pluriel l'aurait emporté sur le singulier, je demeure, pour ma part, fidèle au singulier : le marché, qui est mon objet de recherche historique depuis longtemps. L'avantage que je trouve à parler de mon objet au singulier, c'est de poser l'unité, voire l'unicité d'un instrument d'échange, et de le distinguer des usages qui en ont été, sont et seront faits (et pour lesquels alors la forme plurielle pourrait avoir quelque pertinence). Le marché, dans sa fonction première, est bien antérieur au rôle diabolique ou divin qu'on lui attribue de nos jours.
Dans la première définition, celle du dictionnaire de l'ancien français et de ses dialectes, le mot marché, dit marchié, n'a qu'un seul sens, celui de «vente, achat à un prix débattu». Plus tard, les définitions des dictionnaires incorporeront ce que l'histoire a construit comme l'espace où se tiennent les échanges marchands et l'Encyclopédie réunira les deux sens : celui particulier de la «place publique dans un bourg ou une ville où [l']on expose des denrées en vente» et celui plus général de «traité par le moyen duquel on échange, on troque, on achète quelque chose, ou l'on fait quelque acte de commerce». Dans ce sens général, que je reprends, et hors de l'exercice de la seule finance, le mot «marché» est une modalité des échanges caractérisée par le fait que les biens échangés font l'objet d'une discussion sur l'estimation de leur valeur suivie d'un accord ; discussion qui s'oppose à l'échange aristocratique fondé sur la prééminence de la noblesse qui, de droit, en dicte les termes. Les enjeux de la fixation du prix dépassent alors le seul domaine de l'économie pour toucher à l'organisation même des sociétés. Or, jusqu'à la Révolution française, la société vit dans une économie de nature aristocratique. Mais cette économie, fondée sur le don et le privilège, n'en est pas moins une économie de marché. Une des tensions majeures de l'époque vient précisément du fait que le pays vit sous un régime politique aristocratique, alors que sa richesse est irriguée par l'économie marchande. Si la Révolution française a mis à bas le pouvoir aristocratique, elle n'a pas touché aux autres institutions qui ont continué à vivre avec des régimes d'autorité traditionnels. Ainsi, entre autres, la famille est restée patriarcale et le monde du travail soumis aux patrons.


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