La grande séparation : pour une écologie des civilisations / Passion du livre

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.. La grande séparation : pour une écologie des civilisations

Couverture du livre La grande séparation : pour une écologie des civilisations

Auteur : Hervé Juvin

Date de saisie : 26/10/2013

Genre : Documents Essais d'actualité

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : Le Débat

Prix : 22.50 €

ISBN : 9782070142873

GENCOD : 9782070142873

Sorti le : 09/10/2013

en vente sur


  • La présentation de l'éditeur

La grande séparation constitue le troisième et dernier volet d'une trilogie entamée avec L'avènement du corps en 2005 et poursuivie avec Produire le monde en 2008. Hervé Juvin y soulève une question dérangeante, celle de l'«écologie humaine».
Un large accord existe désormais sur la nécessaire préservation de la biodiversité. Mais la diversité humaine ? La diversité des cultures ? Nous n'avons pas moins à nous préoccuper, plaide Hervé Juvin, de sauvegarder le trésor que représentent les différentes manières d'être homme, aujourd'hui laminées par la mondialisation, un développement économique aveugle et l'indifférenciation juridique.
Il y faut plus qu'une politique attentive à maintenir les conditions de survie des cultures et des civilisations dans leur originalité. Il y faut une redécouverte du vrai sens de la politique.

Hervé Juvin est économiste. Il est vice-président d'Eurogroup et chroniqueur à L'Expansion. Il a déjà publié aux Éditions Gallimard L'Avènement du corps (Le Débat, 2005), Produire le monde (Le Débat, 2008) et Le renversement du monde (Le Débat, 2010).





  • Les premières lignes

DE CHEZ NOUS ET D'AILLEURS

C'est l'hiver au calendrier de Guémené, en français «montagne blanche». Drôle de nom pour un village breton, sans doute. Dans les années 1960, les femmes y portaient encore la coiffe, et je sens toujours l'odeur de la corne brûlée sortant de la maison d'à côté, celle du maréchal-ferrant, qui ferrait à glace les chevaux de trait... Mais qui a vu pareil hiver ? La bruine arrose les champs de bon matin, et le soleil fait lever la brume de chaque sillon, quand je pars courir pour réveiller en moi ce qui y vit encore. Déjà décembre, les fumées montent droit des cheminées, je descends à petites foulées par la grand-place vers le pont du Don. Voici la maison où le connétable Du Guesclin aurait dormi, avant la bataille de Grand-Fougeray, et voici le pailler où c'était si bon de se cacher, des après-midi entières, avec l'ami Rémi et les filles de la rue de derrière l'église. Comment s'appelaient-elles, déjà ? Et qu'est devenue la belle blonde aux longues jambes, la fille du marchand de meubles, si chaude à treize ans et si prête pour l'amour ? Nous en étions si loin, pauvres garçons de son âge, si loin d'elle et si autres, comme nous le sommes restés ! Il n'y a plus d'église à cette place, transformée en parking. La piété locale et l'ardeur des missions l'ont démolie voici plus d'un siècle, pour ériger sur une autre place un monstre moderne et démesuré. Les paroissiens furent bien punis de leur sottise, ils ne trouvèrent jamais les moyens de finir leur église. Sa façade stupide est restée un demi-siècle fermée de planches disjointes et battue par les vents, faute de financement pour le clocher. Des subventions (venues d'où ?) permirent d'achever ce projet avorté voici vingt ans.
C'est mon village, et c'est là que je reviens chercher ce qui ne sera jamais souvenir, mais revenir - ce qui retient un passé qui se dérobe. Qui parvient encore à conserver de tels souvenirs ? Modeste commerçante, ma grand-mère que la moisson de la Marne avait faite veuve à vingt ans, déjà grosse d'une petite fille qui ne connaîtrait jamais son père, chaque année tenait pour honneur de fleurir l'autel de la Vierge, et tous les cinq ans de le faire repeindre à ses frais. Qu'aurait-elle dit, à présent que l'église remplit à grand-peine ses premières travées, et encore, pour les grandes fêtes chômées seulement : Noël, Pâques et surtout la Toussaint - la Bretagne est la terre des morts, auxquels reste dû ce que l'on n'accorde plus aux dieux ? J'ai grandi dans le souvenir pieux de Du Guesclin qui bouta les Anglais de ce coin de Bretagne, depuis lors demeuré à la France. Qui le célébrerait aujourd'hui, en ces temps d'Europe proclamée «notre terré» ? Et les reposoirs du mois de mai, le mois de Marie, quand les pétales des jeunes fleurs jonchaient le sol sous les pas de la procession, et les files de barques sur le Don, ramant vers la vallée, et cette foi conciliante avec les êtres et avec le monde ? Je revois le curé Chevalier, levant les bras au ciel : «Que sait-on de la vie ?» Qu'en sait-on, en effet ? Ce monde était sans doute tout ce que vous voulez qu'il ait été, sévère, fermé, mais il donnait à chacun sa place, à chacun son histoire, et que faut-il de plus au bonheur des gens ordinaires, à notre bonheur ?


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