Auteur : Paul Léautaud
Préface : Édith Silve
Date de saisie : 01/06/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Mercure de France, Paris, France
Collection : Bleue
Prix : 22.50 €
ISBN : 9782715232778
GENCOD : 9782715232778
Sorti le : 20/04/2012
Le 1er janvier 1935
Ensuite elle a pris son bain, je me suis assis à côté de sa baignoire. C'est vrai ce que je lui ai dit des mille nuances de tendresse que me font éprouver certaines de ses façons de me faire plaisir, de se montrer tendre elle-même. Pour la première fois de ma vie, je trouve une femme à qui pouvoir parler de cette sorte, j'ai même fini par tourner cela en plaisanterie, en disant qu'il m'arrivera peut-être, moi qui ai toujours célébré uniquement le derrière, de tomber dans l'amour platonique, en quoi m'aidera la nature un jour en me supprimant tous moyens.
Du journal particulier de Paul Léautaud, on connaissait l'année 1933, publiée au Mercure de France en 1986. Aujourd'hui, c'est l'année 1935 qui paraît. On y lit des épisodes restés inédits de la relation amoureuse complexe de Léautaud et de Marie Dormoy. Le journal particulier de 1933 était essentiellement érotique. Ici, Léautaud n'est plus occupé uniquement de prouesses sexuelles. S'il reste souvent d'une extrême crudité, l'écrivain avoue connaître l'«amour fou» et y puiser le bonheur d'écrire. Pourtant, désorienté par la passion qui l'a saisi, il accable Marie Dormoy de violentes scènes, innombrables et répétitives, qui forment l'une des trames de ce journal particulier. Au plaisir de la possession physique de la femme aimée succède toujours la jalousie qui habite l'amoureux qu'il est devenu, à plus de soixante ans...
D'une obscénité sincère, cette année 1935 est cependant plus sentimentale et narrative que l'année 1933 (la seule à avoir été éditée précédemment, en 1986). Cette suite des amours tardives de Paul Léautaud et Marie Dormoy (l'éditrice du Journal littéraire) s'inscrit dans une saisissante continuité de vocabulaire, d'étreintes, de descriptions érotiques laconiques et cliniques...
L'écriture est blanchie, ascétique, loin de la métaphore apprêtée d'un pornographe du dimanche. Et, ce faisant, le texte articule l'oeuvre du romancier et du diariste, fait l'autopsie fantasmatique de l'homme et de sa littérature. Il complète les points de suspension d'Amours (Mercure de France, 1956) et rend la parole à sa volupté muette.
Ah, ce Journal ! Une bonne dizaine de milliers de pages pour le racontage de mézigue, où la galerie de portraits compte moins que la vision du monde, exprimée depuis une petite maison d'une commune des Hauts-de-Seine par un observateur qui n'aura connu d'icelui que les très parisiennes rue des Martyrs, où il grandit, et rue de Condé, où il oeuvra. On n'est pas plus sédentaire. Son petit tour à Pornic a dû lui paraître relever d'une expédition dans les Dom-Tom. Sans faire oublier pour autant le bougon misanthrope de la fin, le Journal rend justice au Léautaud du début, l'étincelant chroniqueur théâtral qui signait Maurice Boissard et l'homme à tout lire de la revue et des éditions du Mercure de France. Il y en aura vu passer, du monde. Il en parle avec une fantaisie, une causticité et une franchise rares chez les diaristes les plus désinhibés.
Son Journal particulier de l'année 1933, d'un érotisme très cru, avait quelque peu modifié l'image de l'écrivain misanthrope peu soigné, au petit chapeau et au cabas, ami des chats et de la lampe pigeon. Le Journal particulier de l'année 1935, resté jusqu'à présent inédit, confirme qu'au déduit il est resté gaillard et que Marie Dormoy continue de l'inspirer...
Si Léautaud - c'est bien le moins pour le Bon Samaritain des matous - appelle un chat un chat, le mot qui revient le plus souvent dans son Journal particulier est "soupçon". Car sa jalousie ne le lâche pas. Il soupçonne Marie Dormoy de le tromper. Ne lui a-t-elle pas caché qu'elle revoyait le samedi son ancien amant, l'architecte Auguste Perret ? Et pourquoi continue-t-elle d'aller déjeuner ou dîner chez son ex-employeur et probablement amant, le richissime collectionneur Ambroise Vollard ?...
Et pourtant, quel couple ! Lui redoute de la perdre ; elle admire son talent et son oeuvre. C'est grâce à Marie Dormoy que le Journal littéraire de Paul Léautaud s'imposera comme une oeuvre importante. Ainsi sera-t-il payé de sa jalousie et de ses déconvenues érotiques.
Demeurées inédites, les pages érotiques de l'année 1935 racontent par le détail la relation amoureuse de Paul Léautaud avec Marie Dormoy. Les passionnés de Paul Léautaud connaissaient son existence et désespéraient de pouvoir le lire un jour...
Un résumé ? C'est chaud, très chaud. Et caustique. Tout le mordant de Léautaud est là, sa mauvaise foi, aussi. Sa tendresse, de temps à autre. Près de 350 pages qui ne traitent que d'un thème, ou presque : l'amour sous toutes ses coutures, avec une attention toute particulière portée sous la ceinture...
Enfin, ce livre est instructif sur la méthode Léautaud : il séparait ses ébats de son journal littéraire, comme si l'on pouvait découper une journée en deux - l'amour et la littérature -, ce qu'il n'a pas manqué de faire. Explication ? Édith Silve reprend en exergue une phrase du diariste tirée du tome I : «Il y a des choses, d'ordinaire, qu'on ne publie que posthumes.» Dommage d'avoir attendu plus d'un demi-siècle.
En marge du «Journal littéraire», Paul Léautaud écrivit un «Journal particulier» sur sa vie sexuelle. Celui de 1935 n'avait jamais paru...
Du ricanant et désenchanté Léautaud, André Gide disait : «Tout me ravissait en lui, et d'abord ceci : qu'il ne cherchait nullement à plaire.» Mais contrairement au «Journal littéraire», où il fustige ses contemporains et n'épargne pas sa propre médiocrité, le plus égotiste des stendhaliens s'essaie, dans son «Journal particulier», à un exercice pour lui inédit : se plaire. Sur la page comme au lit.
Mardi 1er janvier. - [[Revenu ensuite vers Paris. Arrêt de dix minutes à Fontenay, pour un coup d'oeil à la maison. Ensuite chez elle. Préparation du dîner. Propos,]] baisers. Dîner. Propos, baisers. Ensuite, le lit, dans l'état l'un et l'autre le plus naturel. Si elle a pu me dire, à mon départ, que j'ai été charmant toute la journée, elle a été, elle, délicieuse toute la journée, et le soir, couchée, tendre et jolie au possible, d'une beauté fine, pensive. J'ai bien failli rater ma partie, fureur contre moi-même, alors que j'étais plein d'un si vif désir. Elle m'a aidé à pouvoir la tenir et je l'ai tenue. Si c'était le commencement du zéro qui arrivera un jour ? Quel désespoir me prendra ce jour-là.
Ensuite elle a pris son bain. Je me suis assis à côté de sa baignoire. C'est vrai ce que je lui ai dit des mille nuances de tendresse que me font éprouver certaines de ses façons de me faire plaisir, de se montrer tendre elle-même. Pour la première fois de ma vie, je trouve une femme à qui pouvoir parler de cette sorte. J'ai même fini par tourner cela en plaisanterie, en disant qu'il m'arrivera peut-être, moi qui ai toujours célébré uniquement le derrière, de tomber dans l'amour platonique, en quoi m'aidera la nature un jour en me supprimant tous moyens.
[[Mécontente de tout ce que je lui ai dit que j'ai détruit de mon Journal, à certaines années, concernant mes déboires et débats avec une certaine maîtresse, cela me montrant comme un sot pour avoir supporté pareilles abominations.]] «Le passé de l'homme que j'aime m'intéresse prodigieusement. Tu n'aurais pas dû détruire cela. Cela m'appartenait. Tu aurais dû me le donner. C'est moi qui devrais décider.» [[En réalité, je n'ai fait qu'enlever tous ces feuillets du cahier de chaque année. Pas encore détruits, mais je crois bien que je m'y déciderai.]]
Jeudi 3 janvier. - Ensuite, étendue un moment sur le divan. J'ai voulu l'embrasser... Refus. J'ai dit «Quoi ! Pas même quelques baisers ?» Non. Rien. Je me suis mis à faire : «Hé ! hé !» Elle a deviné. «Tu vas encore penser que c'est parce que j'ai été avec d'autres !» Je me suis mis à rire. Encore une fois répété qu'elle n'a jamais vu un homme la soupçonner de tout comme je la soupçonne.
Nous verrons-nous samedi soir ? Dimanche ? Elle n'en sait rien. Elle m'avisera.
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